|
Voici une retranscription de cet article de journal :
LES FAITS DIVERS (Les énigmes de l'été)
Les étranges suicides du Belvédère de Pau
Cet été, " le Parisien " et " Aujourd'hui en France " vous proposent de
découvrir chaque vendredi les coulisses d'enquêtes policières ou judiciaires
qui restent des énigmes. Deuxième volet de la série : le mystère des suicidés
de la falaise.
Pau (Pyrénées-Atlantiques)
L'énigme tient en deux indices : une feuille de palmier et une chaussure
manquante. En l'espace de six mois, en mars et septembre 1998, les cadavres
de deux garçons ont été retrouvés au pied du Belvédère qui délimite le sud
du centre-ville de Pau (Pyrénées-Atlantiques). Emmanuel Bouchet, apprenti
pâtissier, n'était âgé que de 18 ans. Alain Dubois, apprenti charpentier,
compagnon du Tour de France, avait deux ans de plus. Sous leurs corps, les
policiers ont donc retrouvé une feuille de palmier. Et ils ont cherché, en
vain, la chaussure droite des deux défunts.
En dépit de cette similitude troublante, les enquêteurs de la sûreté urbaine
de Pau ont conclu à des suicides, hypothèse bientôt battue en brèche par
différentes expertises. Le juge Thierry Pons s'apprête pourtant à refermer
les dossiers. " Il n'y a pas de piste, pas d'auteur potentiel, regrette
Jean-François Blanco, l'avocat de la famille Bouchet. Les défaillances de la
police ont condamné la justice à l'impuissance. "
Contre les évidences, la police conclut au suicide
Le dimanche 22 mars 1998, un promeneur découvre le corps d'Emmanuel Bouchet,
gisant dans la vase du canal Heïd. Emmanuel a disparu depuis onze jours. "
Le 11 mars, il m'a dit qu'il allait boire un verre dans le centre de Pau,
explique sa mère, Marie-Josée Salles. Le lendemain, son vélo a été retrouvé,
cadenassé, sur le Belvédère. Ensuite, je n'ai plus eu de nouvelles. "
Emmanuel, qui porte des traces de coups, est mort noyé. Il n'a pas eu de
fracture du crâne. En dépit de ces constatations, le commandant Alain A.,
en charge de l'enquête, privilégie aussitôt la thèse du suicide. Emmanuel se
serait jeté du haut de la falaise. " Nos investigations ont montré que ce
jeune homme avait de gros problèmes avec sa petite amie. ", souligne un
enquêteur. Le procureur hésite, ordonne une seconde autopsie, puis se range
à l'avis du policier. Les parents, qui ne l'entendent pas de cette oreille,
se constituent partie civile. Une information judiciaire est ouverte en
décembre 1998.
Dès janvier, la thèse du suicide est rejetée. Une expertise du docteur Pépin,
toxicologue, souligne que l'eau retrouvée dans les poumons du jeune homme
n'est pas identique à celle du canal. Un légiste estime que la mort remonte
à " huit à dix jours ", tandis qu'un autre explique que le cadavre n'a
séjourné que quatre jours dans l'eau. En octobre, le juge fait procéder à une
reconstitution avec des mannequins. Aucun d'entre eux ne tombe dans le canal.
Le 27 avril, trois experts, deux médecins et un physicien, rendent leur
rapport. Leurs conclusions sont claires : " le polytraumatisme dont a été
victime Emmanuel ne s'avère pas compatible avec la chute du haut du
Belvédère. L'ensemble du crâne et du rachis cervical ne présente aucune
lésion et qu'un phénomène de rebond après la chute ne pouvait aucunement
projeter le corps dans le canal. "
Agacé, le juge demande à la PJ de reprendre l'enquête en mai 2001. Celle-ci
interroge les amis d'Emmanuel et le personnel du dernier bar où il a été vu.
Sans résultat. En mars 2003, la PJ conclut à nouveau au suicide. Selon les
policiers, le jeune homme se serait jeté du Belvédère, aurait rebondi au
sommet d'un palmier et, encore vivant, aurait rampé sur une cinquantaine de
mètres pour se noyer dans le canal ! " Cette hypothèse est complètement
farfelue, s'insurge Me Blanco. Il est désespérant de voir que les policiers
ne veulent pas reconnaître leurs erreurs. "
Sur le second corps, la même chaussure manquante, la même feuille de
palmier
L'histoire d'Alain Dubois, retrouvé six mois plus tard au pied du Belvédère,
est étonnamment similaire. La même feuille de palmier, la même chaussure
manquante et le même acharnement du commandant A. à privilégier la thèse du
suicide. Le soir du 11 septembre 1999, Alain était convoqué dans la banlieue
de Pau, au siège des apprentis compagnons du tour de France. L'association a
prononcé son exclusion pour raisons disciplinaires. Le jeune homme, dépité,
serait alors parti seul, à pied, vers le centre de Pau. " Les compagnons
étaient toute sa vie. Il n'a pas supporté son exclusion et s'est jeté du haut
de la falaise. ", selon le policier. La mère d'Alain ne veut pas admettre
cette hypothèse. Et plusieurs incohérences plaident pour elle. Outre
certaines bizarreries révélées par l'autopsie, c'est le lieu de la découverte
du corps qui pose problème. Alain a été retrouvé en haut d'un talus situé au
pied de la falaise, mais dans un renfoncement.
Une reconstitution, organisée le 14 juin 1999, a confirmé cette incohérence
majeure. Cinq essais sont pratiqués. Aucun mannequin ne tombe à l'endroit où
a été retrouvé la cadavre et les enquêteurs doivent évoquer un improbable
" trou d'air " pour justifier leurs conclusions initiales. Excédée,
Marie-Josèphe a demandé à Me Didier Seban de tenter de relancer le dossier.
Ce dernier, comme celui d'Emmanuel Bouchet, demeure désepérément vide. On
n'y trouve qu'une feuille de palmier et une chaussure manquante.
Frédéric Vézard
|